Mon humble petite prose hippique, inspirée par le 'concours' de Christophe Donner sur son blog ...
Une prose bleue, en hommage du fils de High Chaparral, Magadan.
Le fond de l’air est relativement frais, et
sous mes sabots, le gazon n’est pas aussi léger que les observateurs pouvaient le prédire. La faible pluie d’hier eut le mérite d’assouplir un minimum le terrain, qui, lice à zéro, n’aura rien du
terrain souple que beaucoup espèrent. Moi aussi, je préfère le terrain souple, mais je me sais capable de bien courir sur cette piste de Longchamp, malgré ce petit désavantage. Mon entraineur la
considère comme mon jardin. Il n’a pas tort, c’est sur cette piste que j’ai le mieux réussi.
Au loin,
j’aperçois Sea The Stars. Tout le monde ne parle que de lui et en toutes langues. Au rond de présentation, tous les regards étaient posés sur ce fils d’Urban Sea. Je n’ai pas connu Urban Sea,
gagnante de l’Arc il y a bien longtemps. Mais même si mon père n’a pas su gagner l’Arc, je sais qu’il m’a transmis tout ce qu’il faut pour que je m’y illustre. Autour de moi, Vision d’Etat
s’énerve un peu et les juments paraissent aussi un peu nerveuses. Stacelita, qui aurait aimé plus lourd, et Dar Re Mi, qui parait encore vexée du résultat du Vermeille. Sea The Stars lui ne bouge
pas. C’est vrai qu’il est impressionnant. Mais m’impressionne-t-il ? Pas le moins du monde. Il ne connait pas encore Longchamp, n’a jamais affronté de chevaux français et n’a jamais battu
Montmartre. Alors que moi ...
Anthony me fait
rentrer dans ma stalle, corde 11. C’est son premier Arc et pourtant il parait à l’aise, fier des son succès de l’écurie la veille dans le Chaudenay avec Wajir. Starlish aussi a gagné hier, ce qui
avait donné le sourire à Elie ce matin. « Reste calme, me chuchote mon jockey maison, reste calme ». Calme ? Je ne pourrais l’être plus. Je suis toujours calme. Mais tout aussi déterminé.
Je me suis
habitué à la sensation des rênes au départ de la course. Ils aiment me faire courir en position d’attente, un peu à l’écart des chevaux. Cela m’avait assez bien réussi l’an passé le 14 juillet,
sur un terrain dur comme de la pierre. J’ai cru y laisser là ma carrière, moi qui déjà rêvais d’Arc de Triomphe l’an passé. Mais je suis revenu … Et je suis revenu encore plus fort.
Comme prévu,
les deux dragsters d’Aidan O’Brien ont pris les devants et impriment un rythme effréné à l’épreuve. Ils ne sont pas taillés comme nous les leaders, ça se voit. La tenue leur manque, et ils sont
pressés de galoper vite, pressés d’atteindre leur limite. Pendant ce temps, Anthony m’a trouvé un dos agréable, celui de Youmzain, que je connais bien, pour l’avoir affronté à St Cloud. Là-bas,
ce fut corde à gauche en troisième épaisseur, une horreur. Le pire parcours de ma carrière … après Chantilly l’an passé. Cela dit, si Youmzain a fini second derrière Zarkava l’an passé, tous les
espoirs me sont permis. Je sais que je peux le battre avec un bon parcours, tout comme je sais que je peux battre 90% de ces chevaux-là. Vision d’Etat ? Il n’est pas très loin, mais il progresse
entre les chevaux, ce qui je sais l’agacera quelque peu. Conduit est à mes côtés, à mon intérieur, c’est une masse, comme tous les britanniques. Son jockey a beaucoup de pression sur les épaules,
Sir Michael Stoute n’ayant jamais gagné l’Arc. Placé comme il est, il lui faudra un bon déroulement de course, d’autant que The Bogberry parait agité, non loin de lui.
On bascule dans
la descente, l’instant qu’Anthony choisit généralement pour me dégourdir les jambes. Notre wagon se rapproche un peu en dehors, alors que Spanish Moon, premier de cordée, essaie de se rapprocher
des filles de tête, Stacelita et Alpine Rose. Du coup, Cavalryman, très froid dans son sillage, emmène Youmzain, qu’Anthony suit avec confiance et avec sérénité. Pour ma part, je suis facile. Je
vois chez certains de mes concurrents des premiers signes de lassitude, je sens la respiration de certains s’accélérer. Mais moi, ce rythme là, je peux le tenir des heures.
Stacelita a
accéléré peu avant l’entrée de la ligne droite. C’était attendu, Elie nous en avait parlé. Je ne la vois pas, mais je ressens l’accélération. The Bogberry, à l’agonie, fait une vague qui
contrarie un peu Conduit et Vision d’Etat, alors que Beheshtam choisit de nous suivre. Je suis dans le dos de Youmzain, à la hanche de Fame And Glory, et je pense aller mieux que lui. Sea The
Stars est juste devant… Il n’est pas loin, et il semble prenable.
La ligne
droite. L’ambiance est somptueuse, bruyante, polyglotte. Je sais pertinemment que l’on ne me voit pas encore, que l’on ne fait pas encore attention à moi. Mes preneurs sont rares, malgré cette
mythique casaque bleue. 45/1 était ma cote au départ. Rassurez-vous mes chers preneurs, je sais maintenant que vous me verrez à l’arrivée. Ceux qui ont choisi la corde subissent quelques remous,
dans le dos de Stacelita, qui ne pouvait décemment tenir la distance à cette allure-là. Dar Re Mi cherche un peu le passage, ce qui contrarie un peu Vision d’Etat, alors que Spanish Moon semble
rentrer dans le rang. Jimmy Fortune et Dar Re Mi, gagnante théorique du Vermeille, ont pris la tête et il me reste deux longueurs à trouver. En 400 mètres. Je sais que je peux le faire. Faire
mieux que mon père, simplement troisième de cette course, une tâche sur ce palmarès merveilleux. L’objectif d’une vie.
Sous pression, Sea The Stars nous tamponne un peu pour contourner Spanish Moon, alors que Fame And Glory progresse à l’intérieur de celui-ci, trouvant là des obstacles qu’il n’aurait voulu
trouver. Anthony veut m’empoigner, alors que Youmzain et Sea The Stars se disputent la tête. « Attends », lui fais-je comprendre. « Attends encore un peu, cent mètres, préserve mes forces. Nous
gagnerons sur une pointe. Cent mètres … Quatre-Vingts … Quarante ... Vingt … ».
Mon heure est venue.
Sea The Stars et Youmzain sont côte à côte, et nous sommes juste derrière. Dar Re Mi finit par plafonner, un peu, à la corde. Je sens Conduit dans mon dos, sa respiration violente et bruyante, et
les coups de cravache incessants de son jockey Ryan Moore. Anthony pense m’emmener à gauche, pour venir tout en dehors. Je refuse, ma tête insiste pour aller à droite. Si on vient en dehors, on
sera battus. Et je ne peux accepter qu’on le soit. La chance d’une vie. La seule sûrement.
En un instant,
Anthony me comprend. Il sait qu’il y a un espace étroit dans lequel on peut s’engouffrer. Kinane et Fallon sont côte à côte, la cravache dans la main droite pour le premier, gauche pour le
second. Ils ne voient qu’eux dans ce duel anglo-saxon. Le public ne voit encore qu’eux.
Il reste 100 mètres. Je suis à leur hanche, je sens que je les remonte. Le public anglo-saxon parait abasourdi, l’Arc peut-il vraiment rester français cette année? Je sais qu’après avoir résisté
à l’attaque de Youmzain, Sea The Stars ne pourra résister à la nôtre. J’arrive à son encolure. Encore dix foulées de course. Cinq. Je suis à sa hauteur. Pas de Conduit à ma gauche. Deux foulées.
Ca y est ! Dorénavant, même un balancier défavorable ne pourra nous battre. Une foulée…
… Nous y sommes. 45/1. La foule est en ébullition. Anthony pousse un cri incroyable, regarde en haut de la tribune en direction d’Elie. Je ne suis pas certain qu’il le voit, mais certain qu’il
devine son émotion. La casaque bleue est de retour aux affaires. Celle de Westerner, de Bright Sky, d’Aquarelliste, de Peintre Célèbre. Peintre Célèbre. Son nom me fait frissonner. On entend
tellement souvent parler de lui. Or, cette fois, j’ose espérer que c’est de moi que l’on parlera. Dans vingt ans, dans trente ans. Les mauvaises langues verront en moi un nouveau Marienbard,
celui qui a terrassé mon père ici même. Mais quoi qu’il advienne, j’aurai remporté l’Arc, et ils ne pourront me l’enlever. J’ai été blessé l’an passé, n’ayant pu défendre mes chances. Loncghamp
est mon jardin, et me devait une revanche. La voici, plus belle que dans mes rêves.
Tout le monde avait oublié que je dominai Montmartre lors de nos débuts communs. Que je fus injustement retrogradé lors de ma seconde course. Que je finis aussi vite ou presque que Montmartre le
14 juillet, dans un terrain qui n’était pas du tout le mien. Que sans ma blessure j’aurais disputé l’Arc et me serais bien comporté, avec un avantage au poids sur Youmzain. Que mes revers à
Chantilly et à St Cloud comportaient des excuses. Presque tous l’avaient oublié. Sauf Elie. Sauf Anthony. Sauf moi. Depuis mes débuts, je ne pense qu’à cela, je ne pense qu’à réussir à l’endroit
même où mon père avait échoué. J’ai battu Montmartre. J’ai battu Youmzain. J’ai battu Sea The Stars.
Papa, tu vois, j’ai réussi à vivre mon rêve, je rentre dans la légende.